La tradition Jaïn
Le jaïnisme est une tradition religieuse encore largement méconnue. Et pourtant sa présence dans l’espace indien aujourd’hui ne peut manquer de frapper l’observateur attentif tant ses monuments et ses fêtes sont vivants.
Les jaïns ne croient pas en un dieu créateur et sauveur. Ils donnent leur confiance aux Jina, les « Vainqueurs ». Ces derniers ont, comme tout un chacun, parcouru le cycle des renaissances déterminé par le karma. Mais, lors de la dernière, ils ont renoncé à la vie royale qui aurait pu être la leur étant donné le milieu social où ils ont vu le jour, ont adopté la voie monastique, et, après avoir triomphé de leurs adversaires, externes ou intérieurs – passions et désirs –, ils sont parvenus à l’Omniscience qui leur permet de tout connaître, partout, en tout moment, et de guider les autres êtres. De ces Jina, Mahāvīra, « le Grand Héros », est le plus célèbre. Contemporain du Bouddha, il est la figure historique qui, au VIe-Ve s. avant notre ère a réformé et organisé le jaïnisme, dont la tradition préexistait.
Depuis toujours, les jaïns se répartissent entre des fidèles, les laïcs, qui vivent en société, et les religieux, moines et nonnes, qui vivent en communautés organisées, ne possèdent rien et arpentent les routes, dépendant des fidèles pour leur subsistance. Célébrer les Jina par des hymnes, des temples et des fêtes est leur manière à tous de manifester une piété fervente. Dans ces conditions, il peut sembler paradoxal que la plus grande statue jaïne en Inde ne soit pas celle d’un Jina, mais celle de Bāhubali qui, de ses presque dix-huit mètres de haut, domine la colline de Vindhyagiri à Shravana Belgola au Karnatak et incarne le jaïnisme des digambara. Depuis le premier siècle de notre ère environ, le jaïnisme est traversé par la division entre śvetāmbara et digambara, qui ne doit cependant pas masquer l’unité. Ces termes renvoient à l’aspect extérieur des moines : les premiers sont vêtus de blanc, les seconds vont nus. N’ayant pour accessoire qu’un balai en plumes de paon et un pot à eau, les religieux digambara reçoivent l’aumône à même la main.
Bāhubali est un héros légendaire et une figure de saint qui nous transporte aux débuts du jaïnisme dans des temps immémoriaux. Il est le second fils du premier Jina, Ṛṣabha, l’inventeur de toutes choses. Lorsqu’il décida de suivre la voie du renoncement, il nomma roi son fils aîné Bharata, attribuant des portions de territoire à ses autres fils. Après avoir reçu le disque, arme du Souverain universel (le cakravartin), Bharata entreprit de conquérir la totalité du monde. Ses autres frères lui cédèrent leurs parts et reconnurent son autorité – tous, sauf Bāhubali. Un duel long et féroce s’ensuivit où Bharata avait sans cesse le dessous. Bāhubali était sur le point de lui porter le coup fatal, mais prit soudainement conscience de l’insignifiance de la richesse et de la puissance, si elles devaient avoir pour conséquence la mort d’un frère. Il décida sur-le-champ de renoncer à la vie de prince et se retira dans la forêt. Il demeura immobile, figé dans la posture jaïne de méditation par excellence : les bras le long du corps, fixant la pointe du nez, pareil à une statue. Si longtemps que les lianes lui enlacèrent les membres et que les fourmilières recouvrirent ses pieds. Après un an, il parvint à éliminer ce qui restait en lui de rancœur, et parvint à l’Omniscience.
Le mécénat royal d’une dynastie favorable au jaïnisme dans la région et le souhait de promouvoir un nouveau personnage saint conduisirent à l’érection en 981 de la statue colossale de celui qu’on appelle volontiers Gommaṭeśvara sur un site où inscriptions, stèles et images commémoratives indiquaient la présence ancienne du jaïnisme.
Tant qu’une image divine ou apparentée n’a pas été consacrée, elle n’est pas investie de puissance. Le bain rituel et les onctions sont au cœur du culte dans toutes les traditions indiennes, jaïne y compris. Les onctions quotidiennes de la statue de Shravana Belgola se font aux pieds. Mais tous les douze ans à lieu la Grande Onction de la tête (mahāmastakābhiṣeka), qui, étant donné la taille de la statue, est un événement exceptionnel. Aujourd’hui, les jaïns tiennent à célébrer régulièrement avec une pompe toujours croissante cette fête qui attire des pèlerins de toute l’Inde et d’ailleurs. Après 2006, ce fut 2018.
Les cérémonies se déroulent sur plusieurs jours, animées de processions multiples. Mille huit petits pots sont disposés selon un schéma géométrique qui évoque un mandala carré. Des plates-formes sont érigées pour donner accès à la tête de la statue que l’on baigne entièrement d’eau, mais aussi de pâte liquide de santal jaune ou rouge, de noix de coco et de sucre, de lait et d’autres substances sacrées ou porte-bonheur, de pluies de fleurs.
Les fidèles, hommes et femmes, revêtent les tenues appropriées au culte, souvent de couleur jaune, orange ou rouge et décorées de svastika. Tous chantent et dansent joyeusement en toutes langues. Chacun se presse pour être aspergé de liquides sacrés. Les moines digambara, tout de nudité et de sérénité, se prosternent respectueusement aux pieds de l’immense statue ou sont debout dans une superbe dignité.
C’est un ascète et un saint qu’on célèbre, mais dans une profusion de sons, de couleurs et de parfums qui font appel à tous les sens.
Nalini Balbir
Professeur à l’Université de la Sorbonne-nouvelle
Directrice d’études à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes